UN REGARD PHOTOGRAPHIQUE ET PHILOSOPHIQUE



Un regard philosophique et photographique sur un groupe de pression

Photographier des travestis est chose facile. Narcissiques en diable, ils se prêtent très sympathiquement et avec délectation au jeu : à San Francisco en cette fin des années 70 et au début des années 80. C’est dans cette « zone franche Gay et Lesbien » que les activistes qui se font appeler The Sisters of Perpetual Indulgence naît à Pâques 1979. Ils ne parodiaient pas outrageusement «la femme» mais par leur déguisement, une fonction religieuse et sociale, celle de nonne ! C’est cette allure qui m’a séduit en tant que photographe athée la première fois que j’ai repéré ces personnages hauts en couleurs en août 1979. Les SPI étaient quatre, juchées sur des patins à roulettes, arborant des mitraillettes, détonnant dans ce qu’était toutefois la délirante et insouciante scène gay locale. Le groupe voulaient expurger l’humanité du complexe de culpabilité ; leur devise était : «To ban Guilt !», vaste programme, toujours actuel ! Lorsque je retournais à San-Francisco pour y travailler de 1981 à 1983, les SPI avaient proliféré et elles jouaient avec humour le jeu de véritables nonnes au service de leur communauté, et ce avec humour même aux pires moments de cette première décennie conquise par le Sida.

Le «couvent» san-franciscain participe aux fêtes de rues et aux manifestations pacifistes, puis organise ses propres manifestations : matchs de base-ball, de basket-ball, dogshows, bals, et ce pour récolter des fonds pour la « Kaposi Sarcoma Foundation », qu’elles ont contribué à créer (KS Foundation ou KS Cancer Clinic : 1982), rédaction et distribution de premier tract prônant l’utilisation du préservatif (Play Fair : 1982), manifestations et messes à la mémoire des premières victimes de la pandémie. Bobby Campbell, alias Sister Florence Nightmare Registered Nurse est une de ces victimes. Il a l’intelligence et la force de les organiser en association protestataire : People with Aids Alliance (PWAA : 1983) afin de pousser le gouvernement fédéral à accélérer la recherche médicale et l’aide sociale (cf. infra). Tout ce que les SPI organisent a un côté surréaliste, je dirais même dadaïste vu leurs prises de positions radicalement politiques et leurs apparitions répétées sont perçues comme autant de provocations de la part des puritains et même de certains Gays. Je décidais de photographier la plupart de leurs interventions politico-théâtrales entre juillet 1981 et le printemps 1983. En ces années-là, les SPI furent des pionnières dans la lutte contre le Sida.

Sous la houlette de Bobby Campbell, alias Sister Florence Nightmare Registered Nurse, les Sisters participent à la création de la Kaposi Sarcoma Foundation en juin 1982 en organisant un Dog-Show dans Castro Street afin de récolter des fonds pour aider les malades en grandes difficultés financières. Bobby était infirmier diplômé d’où «Registered Nurse». Toutefois la première partie de son pseudonyme est une allusion au personnage historique de Florence Nightingale («Rossignol») considérée comme précurseur des soins infirmiers modernes au XIXème siècle. Bobby remplaça ce nom de famille par «Nightmare» («cauchemar»). Par son énergique action il fut désigné comme l’AIDS Poster Boy, porte-paroles de ces premières luttes comme le souligne le magazine Newsweek qui lui consacra, le 8 août 1983 une première de couverture ! Il participa largement à la rédaction du tract PLAY FAIR (août 1982), puis il créa en 1983 l’association People with Aids Alliance PWAA. Il meurt le 15 août 1984 (1952-1984).

En 1983, je pensais alors avoir pratiquement tout «dit» en matière de reportages de rue et il me fallait cerner de plus près ces militants iconoclastes. Je décidais de montrer la transformation de ces hommes en «nonnes», prélude aux mises-en-scène(s) des années suivantes lors des étés où je retournais à San-Francisco : 1984, 87, 89, 93 et 96.. En avril 1983, j’approchais quelques individualités et leur demandais de se laisser photographier en train de se maquiller puis de se déguiser, puis nous sortions dans la rue. Alors que j’avais commencé à photographier les SPI dans leur dérision de la religion catholique, le Sida fit irruption dans la communauté Gay de San-Francisco. Mes photographies qui se voulaient un manifeste critique ont pris alors une autre dimension. La mort s’est installée dans les images que j’ai créées. J’ai coutume de dire qu’avant de rencontrer les Sisters de la Perpétuelle Indulgence de San-Francisco, j’étais un photographe et que grâce à elles, je suis devenu un artiste ! Je montre la Vie, la Mort et la Résurrection des Sisters of Perpetual Indulgence de San-Francisco. L’intelligence et le courage physique et politique de ce groupe d’activistes marque les USA des années 80. Un diplôme de fin d’études à l’IUP d’Aix-en-Provence s’intitule d’ailleurs : « Un regard photographique sur un groupe de pression » (Karine Couvreur sous la direction du Professeur Baldous).

Jean-Baptiste Carhaix